« Violette Chalier : traverser le deuil », Traverser les orties, éditions du bunker, Zone Critique, 2025.
Premier recueil de Violette
Chalier, Traverser les orties trace les contours d’une disparition,
celle du père. En quatorze chapitres, ce récit en vers libres déploie le
portrait d’un homme rendu loquace par la maladie. Au creux du drame, la
relation filiale se redéfinit comme une nouvelle rencontre : entre le père
alité et la fille qui le veille se dessinent ainsi d’autres chemins à emprunter,
avec des ronces, peut-être des orties, mais aussi quelques framboises acidulées.
Dans ce texte fragmenté, Violette
Chalier explore une écriture documentaire et inscrit son récit dans le courant
narratif de la poésie contemporaine. L’autrice prête sa voix à celui qui n’est
désormais plus là pour se raconter. Elle devient la passeuse de ses mots et de
son histoire, hantée par une virilité toxique. La poétesse recueille ainsi la
parole lacunaire de son père avant qu’elle ne s’éteigne – son « langage de
charretier », ses derniers rêves d’évasion, sa « trouille » et
ses silences. Avec pudeur et simplicité, elle consent à être le relai d’un
témoignage abimé :
« Tu as tellement peur de
mourir parfois,
Tu me balances tout, tes souvenirs,
en vrac.
J’ai
accepté d’être dépositaire de cette mémoire.
Et de cette façon bizarre d’être au monde. »
Ce qui reste
Violette Chalier écrit la latence
et les petits riens. Elle décrit l’empreinte d’un corps, recouvert trop
longtemps d’un « amas de couvertures ». La maladie oblige à un autre
langage. Elle façonne le texte – ou plutôt, l’informe. Long poème en prose, Traverser
les orties est parsemé de béances, symptômes d’une mémoire troublée et
d’une « toux rauque ». Ces respirations imposent un rythme à
l’écriture et à la lecture. Le morcellement du texte invite à tisser de
nouvelles correspondances entre les paroles du quotidien, les réminiscences
vaporeuses et la transmission « des choses inutiles ».
« Dans le creux de ton
corps,
Se
crée un mouvement nouveau des mots
Un
répertoire de gestes intimes
Qui
ne passent pas le seuil du verbe
C’est
là qu’une fois de plus je te retrouverai. »
Écrire sur ou pour ? Traverser
les orties est un texte adressé au père en train de mourir. Un hommage
rédigé au présent, qui sonne comme un deuil anticipé. Face à la perte imminente
– du corps, des souvenirs et de la maison paternelle, surgit un élan poétique.
Celui de faire persister ce qui tend à disparaitre.
« Je me suis fait cahier
Pour que tu n’aies pas à écrire tes
peurs sur le dos de tes mains. »
Dans ce geste contre l’oubli, la
narratrice arpente une dernière fois les escaliers emplis de fantômes et, dans
les jardins épineux, s’autorise une cueillette de mots jamais prononcés. Les
mots d’amour sous la rudesse, les « tissus de mensonges éblouissants »
et les non-dits, qui viennent scander la vie de son père et la sienne, en
ricochet.
« Raconter mon père
Né dans le Cantal
D’un père inséminateur de vaches,
soldat en Algérie, alcoolique et dépressif. »
Les informations biographiques ne
suffisent jamais à expliquer ni à faire comprendre la trajectoire d’un
individu. Elles contextualisent, donnent un cadre, répertorient la triste
litanie de « ces hommes malheureux que sont nos pères, les pères de nos
pères / Et les pères des pères de nos pères ». Ces hommes à l’héritage
troué de masculinité et d’alcool, dont les filles parlent peu, mais dont elles
reconnaissent pourtant les absences, la violence et la peur. Aux souvenirs
d’enfante délaissée s’ajoute alors une colère ancienne et amère :
« Je suis aussi une autre
mémoire,
Mémoire révoltée longtemps en
colère rouge
Contre toi et tous ceux de ton
espèce
Mémoire qui cherche une explication
et retrace. »
Rencontrer le père
Les informations biographiques ne
suffisent pas à raconter son histoire. Amoindri par le cancer, rendu vulnérable,
le père devient autre par la maladie. Ou peut-être que ce « marin qui
n’avait jamais navigué » devient enfin père. Entre la tendresse et les
herbes hautes, l’autrice semble renoncer à figer une image de son père.
L’écriture permet cette vision kaléidoscopique, en faisant cohabiter « le
fuyard », « l’enfant peureux », le « garçon à Paname »,
le « père qui n’a pas eu lieu » et celui qui aimait « d’un amour
bancal ».
Raconter le père, c’est le soigner
deux fois. Non pas le guérir, mais « réparer un passé trop sensible, comme
on restaure de vieilles photos abîmées » et ainsi « calmer les
spasmes d’une mémoire douloureuse », pour reprendre les termes de Claire
Marin, dans son ouvrage Être à sa place. Raconter le père, c’est prendre
soin de leur relation parent-enfant. C’est enfin le rencontrer et s’autoriser à
choisir ses propres mots pour dire adieu. Un adieu qui ne cherche pas d’excuse,
mais qui résonne comme un pardon.