« Sous les ongles d’Olivia Tapiero », Un carré de poussière, Olivia Tapiero, éditions du commun, Zone Critique, 2025.


Un carré de poussière est le cinquième ouvrage de l’autrice et musicienne québécoise Olivia Tapiero. Ce recueil de poésie composé de neuf sections se présente comme une enquête polyphonique, aux allures d’oracle et de trahison. Autant de partitions pour une même voix, qui, à la manière de la pensée, se répète en boucle – ou plutôt de façon circulaire, pour mieux se déprendre, s’intensifier et se métamorphoser.


Quelles voix ont les poétesses ? Quels effets sur le monde et sur nos corps ont ces voix ? Une parole s’énonce parfois, factuelle ou métaphorique, pour produire une déflagration. Dans ce recueil en proses, Olivia Tapiero revêt le rôle de sibylle et de détective. Dès l’incipit, elle nous renvoie à la Grèce antique avec la figure de la prophétesse. Cependant, la poétesse ne se veut pas l’entremetteuse d’une autorité transcendante. Contrairement à la Pythie, qui prête sa gorge et son « larynx » à une divinité, la sybille parle en son nom. Elle assume son individualité, son « je » et son interprétation. Heuristique et sensible, son discours est situé : il surgit du corps pour mieux s’ancrer en lui. Jamais ce corps – ces organes, ce sexe, ce genre et cette « main négative », n’ont été séparés de l’esprit.

Contre la raison ?
Pour déployer sa propre langue, la poétesse fouille le langage commun et creuse sous les images. Par le biais de la répétition et de l’effacement systématique, elle morcelle l’idéologie rationaliste dans laquelle elle a grandi, les mots et les mécanismes de pensée qui lui (nous) ont été transmis à l’école, dans les pages cornées de nos livres et de nos souvenirs :

À présent percée, frappée de lumière, j’avance dans la poussière et contre la raison. »

Comme une rengaine entêtante, la thèse principale de cet ouvrage s’érige contre la rationalité, contre la philosophie occidentale, contre ses relents misogynes, meurtriers et écocides. Le terme polysémique de “contre” révèle la méthodologie de travail d’Olivia Tapiero : c’est avec et en opposition à cette tradition de la pensée que se construit son texte. Arpenteuse des non-lieux et de la boue, la poétesse est à la recherche d’une vérité enfouie sous les apparats de la civilisation. Elle mène l’enquête dans les tréfonds de l’humanité. Pour ce faire, elle s’allonge sur le sol, parmi les insectes grouillants et les fantômes.

« Des champignons me poussent dessus. Mes dents s’infectent et des plantes se déplient dans les artères de mon cœur. Je suis horizontale. »

Violente équation
L’environnement et les corps s’agrègent comme des atomes. De ces chimères surgit un lien de violence. Une équation se met en place : ce qui relie les éromènes de la Grèce antique, les crises écologiques actuelles et les sévices faites aux femmes et aux minorités, c’est leur égal écrasement. Les concepts les broient et les hommes les brutalisent. Sans cesse réifié·es, leurs victimes sont rendu·es chose et poussière. Une matière qui se meurt, comme un mauvais présage ? Ou peut-être comme une communion mystique.

« Je me demandais : est-ce que chaque mouche est une même mouche ? Est-ce chaque mort est une même mort ? Peut-on compter tous les visages possibles ? Peut-on faire entrer une mouche dans une mouche ? Et combien de bouches à fouiller encore pour trouver son propre nom ? Et à qui la faute ? »

Présentés sous forme de paragraphes, les poèmes se succèdent en provoquant à chaque fois de légères variations – que ce soit des glissements sémantiques ou linguistiques. Une narration se déroule (ou s’enroule sur elle-même), et égraine sur son passage un amas de motifs et de preuves, qui se transmutent en pièces à conviction. La poétesse-enquêtrice dénonce ce fait fondamental : les oppresseurs ont toujours le même visage – celui de la raison.

« tous / les hommes / émettent / un langage articulé / pour / défendre / l’agresseur / qui les
protège. / Ils / sont / prudents.
»

Caviardage assuré
Aux aphorismes s’ajoute une poésie de l’effacement (erasure poetry). Au détour de plusieurs chapitres, on rencontre cette forme surprenante, qui consiste à s’approprier un texte déjà existant et à le concevoir comme support d’un nouveau poème. Arrachées à Platon et à Aristote (La République et Histoire des animaux), les pages scannées ont été méticuleusement raturées par l’autrice, laissant apercevoir la matérialité du geste d’écriture, la trace de l’encre et de la machine. Les lettres disparaissent et le sens s’estompe, au profit d’un autre, caché.

Détournement ou punition ? Olivia Tapiero ne nous aura pas : c’est un assassinat prémédité. Cette recréation du langage (ou ce pillage joyeux) bafoue l’autorité des textes raturés. Stratégie émancipatrice, la poésie par biffage soustrait autant qu’elle retient. Puisque ce geste qui efface est aussi celui révolté qui donne à voir l’invisible ou, plus précisément, ce qui a été invisibilisé. On déchiffre ainsi en creux, dans ces textes philosophiques écrits par des hommes, le bruit sourd de leur domination.

Agglutinée sous nos ongles ou incrustée sur un sol que l’on tente en vain de nettoyer, la poussière subsiste. Une même et unique poussière. Trace d’une disparition, de ce qui s’est décomposé, avec ou sans violence, la poussière est surtout ce qui reste. C’est ce qui demeure, même lorsque l’on imagine que tout est fini.