« Les confessions fatales d’un·e enfant·e du siècle », Fatal*e ou l’impossible phantasme, Gorge (Elodie Petit), éditions Trou Noir, Zone Critique, 2025..
Après Fiévreuse plébéienne et Anthologie Douteuses (2010 – 2020, avec Marguerin Le Louvier), l’autrice et performeuse Gorge aka Elodie Petit publie, aux Éditions Trou Noir, son nouveau livre : Fatal*e ou l’impossible phantasme. Objet éditorial hybride et personnage éponyme de cette épopée littéraire à la recherche du sens, Fatal*e expérimente une narration fragmentée de poésie, entravée d’érotisme et émancipée par un travail graphique, mené par la collective franco-belge Bye Bye Binary et l’artiste typographe Roxanne Maillet.
Porté par les voix mutantes de Fatal*e et de sa fidèle compagne animale Arthure Rimbaud, ce recueil liquide est bercé de larmes et de mouille. Ancrée dans son époque, la poésie se métamorphose au contact des rongeur·ses, du loyer à payer et des « boîtes de nuit pourries avec de la musique de merde ». Si Fatal*e devait raconter une histoire, ce serait celle d’une cassure. Face un langage bridé par des siècles de domination masculine et hétéronormative, l’autrice cherche à déserter les codes et les usages de la littérature traditionnelle. Pour corrompre le système, Fatal*e use du plagiat, réécrit le Horla de Maupassant, insère des morceaux de blog et des citations tronquées. En dix chapitres, Gorge devient ainsi l’organe d’un discours fracturé d’insolence, de tristesse acide et d’une désobéissance assumée, aux pouvoirs révolutionnaires et aphrodisiaques.
Mauvais sang
L’autrice prête sa voix à « cette génération niquée », à celles qui sont rendues muettes et à ceux que l’on refuse d’entendre. La poésie se métamorphose en théâtre, entre dialogues entrecroisés et monologues impossibles. Véritable comédie humaine en after, Fatal*e multiplie les personnages. Parmi nos névroses, on y croise le fantôme d’une femme de ménage, des Daïmônes ou encore le « plan Q potentielle de toute la commu, mi-bourgeoise mi-punk à chiennes ». Pour les abriter, Gorge façonne une langue post-binaire, qui n’a pas peur de l’emphase, du drama et de l’obscène. Comme les vers de l’ange de Charleville-Mézières, ses mots assument « tous les vices, colère, luxure – magnifique la luxure ; - surtout mensonge et paresse ». Des mots-crachats, des mots tendres et des mots-tabula-rasa. Fatal*e ravive ainsi le souvenir d’une langue adolescente, gonflée de colères et de désirs.
« Maintenant, el·le a pour toujours seize ans. / Son anniversaire s’est arrêté avec sa chute. / Tout chute inévitablement. À ce moment-là, / quelque chose s’arrête et quelque chose reprend. »
Remise en cause ou recréation de la langue ?
Entre « une crise d’angoisse existentielle retenue depuis la naissance » et « de la sexe bonne et de la sexe mauvaise », Fatal*e observe le langage suintant. Sa parole refuse d’être lisse et sans aspérité. Ielle refuse de se plier au monde capitaliste et conteste les récupérations symboliques et politiques – notamment présentes dans les milieux des arts contemporains, qui pacifient les mutineries et rendent inoffensives toutes les tentatives de transgression. Dans son fanzine Paranoïa Cancer, inséré au milieu de l’ouvrage, Gorge expose son manifeste d’écriture – prolongement de sa langue bâtarde.
« On ne veut plus rien écrire d’inutile qui se regarde penser ou faire de la poésie / On ne veut pas écrire de livres féministes ou bien-pensants de gauche vampirique / On veut que ça fracasse le crâne avec une forme inédite et sans peur / (…) On veut que ça pique les yeux pour mieux les ouvrir. »
Saturation du langage
Pour piquer les yeux (et en faire saigner certains), le texte est saturé d’émojis et de typographies alternatives : Adelphe, BBB Baskervvol ou encore Haunting Attraction et Metal Vampire. En empruntant des typographies genderfluid à la collective Bye Bye Binary et avec la complicité de l’artiste Roxanne Maillet, Gorge affirme une position de désordre – elle situe l’endroit d’où elle parle et à qui elle s’adresse. Geste esthétique et politique, le graphisme brouille la lecture et les normes littéraires par ses effets d’accumulation. C’est une adresse cachée à celleux qu’on accuse d’être « indigestes ». Un clin d’œil aux rejeté·es des belles lettres et un pied de nez aux bourgeois·es à qui ça file de l’urticaire.
Avec Fatal*e, le langage est une matière vivante et affective. Chaque protagoniste a une typographie et/ou un dessin associé, laissant apercevoir sa singularité et son rôle dans la narration. Le « crush » de Jean Grave est ainsi représenté par un cœur et une petite clef, tandis qu’Arthure Rimbaud est toujours associée au dessin d’une rate, réalisé par Roxanne Maillet.
Le graphisme redouble ici le sens, le déplace voire le détourne. Extension du numérique, l’intrusion de l’image figurative via les émojis renforce un sentiment de proximité ou au contraire, créer un effet d’ironie et de mise à distance. Smileys, fantômes, cœurs brisés ou diamants… Au-delà de leur rôle de ponctuation, les pictogrammes viennent surligner un élément important dans le texte, voire remplacent les mots. Ils comblent le langage, qui ne parvient jamais à tout dire ni à tout faire ressentir, le trouent et le rendent plastique.
À quoi rêvent les rates ? Dans sa quête de sens, Fatal*e ou l’impossible phantasme déploie une écriture organique et monstrueuse. Monstrueuse au sens où cette langue capricieuse nous donne à voir une autre manière d’écrire, de composer avec le réel et de le politiser.