Ciné-miam est un cycle de projections et de repas, accompagné de la revue Feuille de chou. Les films sélectionnés abordent nos rapports ambivalents avec la nourriture : manger ou être mangé·es, moment social convivial ou contraint, langage de l’amour ou empoisonnement collectif, recette de famille ou secret industriel... L’angle de la programmation se veut critique de la société de consommation.
Des repas vegan sont proposés pendant les projections. Ces menus sont pensés en fonction des thématiques des films et de la nourriture qu’ils évoquent ou représentent.
Evénements pensés avec l‘artiste cuisinier Alexandre Finkelsztajn.
19 avril 2026 - Ciné-miam #2 : Le charme discret de la bourgeoisie, Luis Buñuel (1972), System C, Marseille.
Menu
› Consommé d’asperges, huile d’oseille
› Caviar vegan, faux-gras et pain de mie
› Terrine printanière en gelée
› Tartelettes courgettes, crème oignon doux, gel pastis, sauce madère et fenouil
› Poires à la beaujolaises et chantilly vegan à la cardamome.
Les coudes sur la table et les jambes croisées.
Si manger est un acte primaire et vital, recevoir des gens à déjeuner est le comble du rituel social. Codifié, le repas se pare de sa plus belle vaisselle et de ses nombreux interdits. Dans la culture occidentale bourgeoise, les règles de bienséance régissent nos manières de se nourrir. Manger à plusieurs, en bonne ou mauvaise compagnie, c’est se mettre en scène. Rappeler aux autres que l’on partage et maîtrise des us et coutumes et surtout, que l’on se distingue des vulgaires animaux... Mais que se cache-t-il sous les apparats du « savoir-vivre » ?
Avec Le charme discret de la bourgeoisie (1972), Luis Buñuel met les petits plats dans les grands. Dans ce trentième (et presque dernier) film du réalisateur espagnol, l’intrigue n’en est pas une : six ami·es de la haute bourgeoisie tentent en vain de dîner ensemble. Chaque scène est une tentative ratée de leurs retrouvailles autour d’une table. Les obstacles s’enchainent, allant d’une erreur de calendrier et d’une veillée funéraire à une pulsion sexuelle, en passant par un manque d’approvisionnement… Comme un disque rayé, tout devient prétexte à repousser l’acte de se sustenter. Maître du surréalisme, Luis Buñuel joue de la répétition. Ses personnages ne cessent de se croiser sans se rencontrer. Iels rêvent de ce moment gastronomique et aperçoivent parfois passer devant elleux des plats, sans jamais pouvoir s’en régaler. Entre les frustrations et les étonnements agacés, les éléments perturbateurs se font de plus en plus incongrus, jusqu’aux confins d’un onirisme sanglant. Trace d’un inconscient collectif ?
Comédie noire, ce film scrute les bourgeois·es, analyse leurs manières de boire et de manger, de parler entre elleux et avec leurs employé·es, et les observe se mentir et dissimuler leurs désirs les plus prosaïques. À couteaux tirés (toujours placés à droite de l’assiette), l’ambiance d’apparence festive et joyeuse n’éclipse pas leurs angoisses de la mort, de la chair et de la viande. Malgré les conventions, les masques tombent. Corrompu·es et infidèles, iels dévoilent la triste réalité : tout est faux et joué d’avance.
1 mars 2026 - Ciné-miam #1 : The Stuff, Larry Cohen (1985), System C, Marseille.
Menu
› Aloe vera, menthe, citron vert
› Cornbread
› Party dips : crème de topinambour, sauce green goddess, creamed corn-amande
› Coleslaw de racines
› Porridge de riz, bouillon d’épis de maïs et beurre de cacahuètes
› Gelée de haricots blancs, vanille, bourbon
› Salade Ambroisie, guimauve vegan sapin et fruits fermentés
Est-ce
que tu pourras me donner la recette ?
Transmise en chuchotant ou
griffonnée sur un morceau de papier, la recette de cuisine se voile parfois de mystère.
Les instructions se font évasives. Les mesures ne sont pas indiquées, le temps
de cuisson semble approximatif et les ustensiles paraissent trompeurs. Parmi
les apprenti·es marmitons, certain·es ne souhaitent pas toujours révéler ce
petit grain de sel, qui rend si reconnaissable une préparation… Mais une
question reste en suspens : que nous réserve réellement la surprise des
chef·fes ?
Réalisé
par Larry Cohen et sorti en 1985, The Stuff prend la forme d’un film
d’enquête, aux allures inquiétantes. Dans les supermarchés américains, un
nouveau produit fait fureur : un dessert composé d’un ingrédient non-identifié,
qui rend progressivement dépendantes toutes les personnes qui en ingèrent. Afin
de percer ce secret industriel, la concurrence fait appel à David
« Mo » Rutherford, un espion désinvolte et excentrique, ex-agent du
FBI. Une histoire de recette – au sens propre comme au sens figuré. Puisque pour
l’industrie alimentaire, la nourriture rime souvent avec une recherche
constante du profit, faite au détriment de la santé des consommateur·ices.
Mise
en avant via un marketing tapageur, la substance blanchâtre semble cacher une
terrible réalité... Friandise visqueuse, neige monstrueuse ou drogue venue
d’ailleurs ? Dans un foyer ordinaire, Jason, un jeune garçon en proie à
une insomnie, découvre « la chose » en train de bouger dans le frigo
familial. Sous les aspects kitsch d’un cinéma d’horreur aux effets spéciaux
grossiers, The Stuff se moque des États-Unis post-guerre du Vietnam,
tiraillés entre ses relents racistes et misogynes, sa fascination pour l’armée
et son consumérisme à outrance.
À
travers cette crème alien, Larry Cohen met en scène notre rapport aux produits
transformés, bourrés d’additifs et de produits cancérigènes. Implicitement, il
nous rappelle que bon nombre d’addictions sont créées de toutes pièces par les
géants de l’alimentaire. Son discours anti-entreprise aurait été tronqué par un
montage décousu, réalisé sans son accord par les producteurs…
The
Stuff reprend
ainsi les codes d’un film de science-fiction classique, tout en y saupoudrant
une satire sociale, qui continue aujourd’hui de nous interroger sur nos
manières de nous nourrir, de cuisiner et de consommer.