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Mauvaise langue : l’oeil d’Anya Nousri », On m’a jeté l’oeil, éditions du Castor Astral, Zone Critique, 2025.
Publié
aux éditions du Castor Astral, On m’a jeté l’œil est le premier roman
d’Anya Nousri. Remarqué au Québec, ce livre à l’écriture morcelée se dévoile
comme l’affirmation d’une identité plurielle et mouvante. Entre les rituels
religieux, l’érotisme latent et la tendresse infinie, la narratrice déplace
sans cesse les injonctions sociales et familiales. Un détournement poétique,
qui nous fait de l’œil.
Écrire
un chaos contenu ? Anya Nousri n’écrit pas pour mettre de l’ordre, ni pour
soulager la malédiction. Elle ne cherche pas à emprunter les chemins que l’on a
sillonné pour elle, ni à insérer du sens ou de la rationalité à ce qui semble
en manquer. Par sa forme fragmentaire et sa langue hybride, On m’a jeté
l’œil revendique une voix intermédiaire, composée d’aspérités et de luttes.
À
travers l’histoire d’une femme en proie au mauvais œil, que l’on cherche de
force à lui retirer, l’autrice tisse un récit intime, habité par la honte de ce
corps toujours perçu comme étranger. Algérienne et Québécoise, la narratrice se
meut d’un continent à l’autre, transportant à chaque fois avec elle le bagage
de l’exil, empli de traditions, de dissonances et de violences. Que ce soit
dans sa maison en Kabylie, chez sa tante à Paris ou à Montréal en compagnie de
ses amies ou de ses crushs « Olivier », elle craint constamment
d’être perçue comme différente, « pas normale ».
« Je
supplie Allah de défaire mes boucles et de m’offrir une belle chevelure aussi
lisse et soyeuse que celle de mon amie Lara. Je l’implore de me donner un
accent québécois, de faire de moi une fille comme les autres, mais en même
temps une musulmane irréprochable. Ya Rabi, accorde- moi le pardon et
l’assimilation. Amin. »
En
proie à tous les regards
Cette
tension entre assimilation et tradition se cristallise autour de « l’âyn ».
Attisé par la jalousie et la malveillance, le mauvais œil est cette cause
extérieure qui expliquerait tout : la haine, la dépression, la maladie, l’éloignement,
la libido débordante… Les superstitions vont de pair avec les rituels et les
prescriptions. Pour échapper aux vices et à la malchance, les femmes qui
entourent la narratrice cherchent sans relâche à la « purifier » au
travers de gestes et de prières. Le livre s’ouvre ainsi sur une série de
recommandations, aux allures d’avertissements.
« Fais
attention. Quand t’es invitée chez quelqu’un, ne mange pas ce qu’on t’offre. On
pourrait te s’hour avec de la nourriture. Évite de boire ; si tu n’as pas
le choix, essuie toujours le bord de ton verre pour ne pas laisser ta salive. »
La
narratrice grandit « dans la méfiance de <s>es tantes
maternelles ». Une méfiance qui pourrait lire de deux manières : un
scepticisme envers les croyances ancestrales, mais aussi une défiance à l’égard
de ces femmes, qui utilisent le mauvais œil comme un prétexte pour maintenir un
contrôle sur les corps. Guérisseuses ou sorcières, elles sont celles qui
observent chaque comportement et scrutent le moindre mouvement, à la recherche
de la présence cachée des « djnoun ».
« Je
vais fondre du plomb et de la pierre d’alun. Tu seras nettoyée de la magie
noire et du mauvais œil. Ma grand-mère observe la scène, très fière de sa
fille et des savoirs qu’elle a pu récolter pour soigner sa famille. À son tour,
mani répète : Ulac la dépression. »
Parler
du mauvais œil, c’est perpétuer une tradition orale, qui se transmet de
génération en génération. Cet héritage mystique se façonne à l’abri des regards
masculins. « Remède délicieux », ce pouvoir est celui des femmes – même lorsqu’elles reproduisent la violence
patriarcale.
Des
rituels pour se trouver ?
L’autrice
décrit l’enfermement et la misogynie que l’on peut vivre au sein de sa propre
famille. En miroir, elle montre également l’autre visage de la violence qu’elle
subit au quotidien : le racisme, ses regards de travers, son rejet systémique
et sa fétichisation sexuelle.
« Un
autre Olivier du secondaire m’avoue qu’il a toujours eu un crush sur moi. Il
part dans ses élans lyriques : beauté sauvage, j’ai de la fougue, some shit
like that. (…) Les clichés, les clichés, faut toujours que nos frères battent
leurs sœurs, et que les Olivier les libèrent. Au contraire. C’est l’Olivier qui
m’enterre, c’est lui qui me ramène à ce corps haï. »
Si
la narratrice n’est pas dupe, elle intègre malgré elle la culture du mauvais
œil. « Par automatisme », elle récite les invocations qu’on lui
apprises et rejoue les gestes cultuels dans un autre contexte, celui du Québec où
elle grandit. De la salle de classe, où elle camoufle au fond de ses poches du
sel pour réussir ses examens, à l’appartement haussmannien sordide dont elle s’enfuit
grâce à une prière de protection, elle se réapproprie progressivement les
rituels ancestraux.
« Mon
corps n’est pas le mien, il est colonisé par des désirs annihilés. Je me
retrouverai seule à recoudre des douceurs sur ma peau, conquise par leurs
rites. »
Le
roman avance vers une rédemption. Cependant, il ne s’agit pas de cette
« purification » ou réhabilitation dont sa famille rêve pour elle. En
créant son propre panthéon, composé de « guerrières » et de
« saintes », la narratrice s’émancipe et assume ses désirs
oxymoriques. Elle parvient enfin à se trouver, sans renier entièrement la
tradition.
Une
langue et une identité polyphonique
Anya
Nousri déploie une poésie corporelle. On reçoit dans la chair chaque insulte
prononcée par ses petites camarades de classe, chaque coup donné par sa mère ou
son oncle, chaque pénétration plus ou moins réussie… C’est une écriture qui n’a
pas peur de nous cracher dans les yeux. Qui ne nous permet pas de détourner le
regard face à la violence sexiste et aux humiliations racistes.
« On
voudrait nous effacer, nous les khamdjat, les parias. Nous existerons toujours
à travers nos langues. »
Ces
« langues », ce sont aussi celles qui serpentent le livre. Aux
expressions québécoises, qui produisent toujours en France un écart,
s’infiltrent des termes anglais, arabes, kabyles et créoles. Cette hybridité
linguistique renforce la puissance du récit. Pour celleux qui les comprennent
sans traduction, c’est la recréation d’un langage commun, sous forme de clin
d’œil. Pour les autres, cette opacité modifie le rythme de lecture et le
densifie. Les prières conservent ainsi leurs mystères et ne sont pas
accessibles à tout le monde. L’écriture devient alors le lieu d’une identité
fluide et polymorphe, qui échappe à l’immuable et aux clichés.