L’ochju guérit. L’ochju relie. Les gens et les paysages. Incantation magique, l’ochju se métamorphose parfois en revue. Une revue pour revoir, pour relire et pour recréer. Un espace d’expérimentations formelles pour dire autrement ou montrer d’une façon nouvelle des textes déjà écrits, lus ou pensés par des artistes et des travailleur·euses de l’art. 

l’ochju est une invitation. Un parti pris. Une poésie entre les îles, ceux qui les rêvent, celles qui les habitent et leurs diasporas.


La revue est accompagnée par la maison d'éditions Étoile-Type.
Étoile-Type Éditions est une maison d'éditions indépendante de livres d’artistes, de multiples et autres objets éditoriaux d’arts poétiques, graphiques et plastiques. Motivée par une création écologique et artisanale, et par le partage d’expériences et de savoir-faire. 

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numéro deux ~ une brûlure sous la peau
hiver deux mille vingt-cinq 
Avec Delphine Bachelard, Adeline Duong, Jeanne Mathas, Shivay La Multiple et Maeva Totolehibe.



À mamina, toujours.

Une vie en désordre, froide rouge nuit. Les cheveux devant les yeux. Le visage se couvre de poussière, tandis qu’un voile noir s’appose sur les miroirs. Derrière le bruit sourd d’un vêtement qui se déchire, résonnent les lamentations des pleureuses professionnelles. En Corse, comme sur d’autres îles et d’autres continents, le deuil s’entoure de rituels… 

Dans les moments de vulnérabilité, de ruptures et de colère, l’ochju devient une parole qui protège. Comme le corail suspendu à mon cou, c’est une voix-talisman. Une prière polyphonique, qui réclame la pluralité dans nos existences et dans nos expériences de la perte, de la transmission et du soin ~ ce soin que l’on accorde aux vivant·es et aux mort·es.

Avec Vinciane Despret et au sein cette revue, on postule que « les morts font de ceux qui restent des fabricateurs de récits »1. Ce deuxième numéro est scandé d’un rythme singulier, celui de gestes et de conversations encore en cours. Accompagné·es de souvenirs et de mots, les artistes invité·es construisent leurs propres cérémonies et imposent leurs propres temporalités. Des photographies familiales retrouvées aux messages virtuels envoyés à celleux qu’on aime, les images prolongent les existences. Entre les écarts et les déplacements, elles racontent nos héritages diasporiques et traduisent nos langues mélangées d’absences et de nouvelles rencontres. Ces cinq artistes recomposent ainsi nos manières d’être au monde et les densifient, en plaçant au centre de leurs regards l’environnement. L’invisible et les eaux sœurs. Le jardin irisé et les fleurs blanches. L’amour muet et les chœurs agités. Leurs textes habitent les interstices de la mémoire collective et nous donnent à voir les traces de vies disparues.

Au coin des yeux, discrète ou bruyante, une brûlure sous la peau. Une cicatrice comme un paysage fantomatique, qui persiste malgré les années, la distance, le vent et les scolopendres. Car rien ne nous sépare de nos mort·es.


1.     Vinciane Despret, Au bonheur des morts, La Découverte, 2015.



numéro un ~ des îles comme mille soleils rouges
été deux mille vingt-cinq 
Avec Delphine Bachelard, Haitian Chen, Mattea Riu et Raphaëlle Von Knebel.


Rituel ancien, l’ochju s’énonce à voix basse dans le secret d’une maisonnée, dans l’alcôve d’une cuisine ou de la chambre d’un·e nouveau-né·e.

Cette parole mystérieuse, imprégnée d’huile et d’eau, se déploie dans une langue que je connais, mais que je ne comprends pas. Une langue douce de souvenirs, d’un français mêlé d’accents toniques et de phrases hybridées. Des mots glissants, fusion de l’histoire d’une île, de ses révoltes souterraines et de sa diaspora. La langue de mon enfance. La langue de mamina, à qui je dédie ces recherches et cette poursuite d’une identité plurielle, tiraillée entre la Corse et le continent. Qu’elle nous protège du mauvais œil, ici et ailleurs.

des îles comme mille soleils rouges…

l’ochju formule une résistance. Polyphonique, elle détourne les récits imposés et les narrations uniques. Trop de mots entourent les îles. Des mots-clichés, des phrases toutes faites, des images aux couleurs saturées, lisses et abstraites. Pour contrer ces paysages sans chair et sans odeur, ces paysages qui ne disent rien ~ rien des îles, rien de la vie dans ces îles ~ le premier numéro de l’ochju trace les contours d’une géographie intime. 

Celle d’une insularité vécue qui oscille entre la tendresse et l’isolement ; qui entremêle nos silences, nos gestes et nos souvenirs. Les quatre artistes invité·es ne cherchent pas à dire les îles, mais à s’y tenir ou à les rêver, à parcourir leurs routes, à contempler leurs eaux-horizons, leurs mirages et leurs intempéries.

À travers leurs textes et leurs images, les artistes tissent ainsi une topographie mouvante. Un espace où se rencontrent les mots du quotidien, les petits riens, les fragments d’une vie échoués peut-être
sur un rivage breton, le chant d’une éternité fragile au goût de myrte et la beauté éphémère aperçue au travers d’une fenêtre ou d’un hublot, en mer ou en avion, entre Saint-Pierre-et-Miquelon, la Chine et la Réunion.

Regarder une île, c’est aussi se laisser regarder. Par elle et par les autres. Des yeux, comme mille soleils rouges.